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Ils ont écrit ...

 

Eugène Dabit (1898 - 1936)

"Près de chez moi, place Jules-Joffrin, se dressait la mairie, monument ouvragé comme ces édifices de saindoux que les charcutiers montent quelquefois en vitrine. L'église Notre-Dame de Clignancourt lui faisait face, sèche et nue, avec son clocher qui se perdait dans un ciel fumeux, son jardin chétif que défendaient des grilles. Parfois, la grande porte étant ouverte, je voyais des cierges briller dans l'ombre. Mais je restais sur le seuil - chez mes parents, jamais il n'était question de Dieu.

"Cette place était le cœur des quatre quartiers qui composaient l'arrondissement. On le sentait battre. Le samedi, se succédaient les mariages avec des landaus, de grandes voitures chamarrées ; il en descendait un public joyeux, une mariée confuse dans son voile et- sa robe à traîne. Et chaque jour, des convois s'arrêtaient devant l'église dont l'entrée était tendue de draperies, ou nue comme la porte d'un hospice ; des corbillards de pauvres, d'autres à panache d'argent, stationnaient ; des couronnes et des bouquets fleurissaient les trottoirs ; des groupes emplissaient la place, et une vieille femme courbée et sautillante allait de l'un à l'autre. C'était « Poupoule », une clocharde qui vivait là, et, du matin au soir, dessinait à la plume des cartes postales qu'elle proposait au public des mariages et des enterrements.

"La période des élections arrivait.

"Depuis plusieurs semaines des affiches vives en couleur barbouillaient les murs. Nous déchirions, au sortir de l'école, celles des candidats dont ne se réclamaient pas nos parents. Ma mère me parlait de Jules Joffrin, de Louise Michel qu'elle avait vue agitant le drapeau rouge, lors d'une manifestation. Mon père allait retrouver Tonton presque tout les soirs à la permanence socialiste. Il m'y emmena une fois. J'entendis prononcer les noms de Jaurès, Vaillant, Sembat. On discutait à toutes les tables, et des coups de poing faisaient sauter les soucoupes. »

Extrait de « Faubourgs de Paris »

 

 

A propos de l'auteur...

Eugène Dabit est né le 21 septembre 1898 à Mers-les-Bains mais la famille habite en réalité à Paris, passage Duhesme, dans notre quartier.

 Issu d'un milieu modeste (sa mère et sa tante sont concierges, respectivement rue de Suez et rue de Panama, son oncle est cordonnier à Belleville), il passe son certificat d'études, devient apprenti ferronnier puis électricien à la Compagnie Nord- Sud. La lecture est son passe-temps favori. Il s'engage en 1916 et demeure au front jusqu'à la fin de la guerre.

Il croit avoir une vocation de peintre et espère pouvoir vivre de son art ; en 1926, il abandonne cependant la peinture au profit de l'écriture, fréquente André Gide et Roger Martin du Gard. En 1929, il publie « Hôtel du Nord », chronique authentique de l'hôtel du canal Saint-Martin que ses parents ont tenu dans les années 1920. Ce roman magistralement adapté au cinéma par Marcel Carné en 1938 le rend célèbre et sera suivi par d'autres titres, dont « Petit Louis », « Villa Oasis ou les faux bourgeois », « Un mort tout neuf », etc.

 Dabit est un compagnon de route des intellectuels communistes à l'Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires. En 1936, il se rend en URSS avec André Gide et d'autres écrivains français. Atteint par la scarlatine pendant ce voyage, il meurt à l'hôpital de Sébastopol. Gide lui a dédié son « Retour de l'URSS ».

L'œuvre de Dabit, écrivain engagé, se rattache au courant « populiste » ; ses romans dépeignent les humbles et les pauvres avec une grande justesse de ton et une certaine tendresse, dans une langue parfois proche du langage parlé. Les croquis de Dabit font écho aux photos de Doisneau.

 

...et du livre

« Faubourgs de Paris » évoque les lieux où Dabit a passé ses premières années : rue du Mont-Cenis, rue Calmels, l'école communale de la rue Championnet, Belleville, etc.  Infatigable arpenteur du Paris populaire, il fait revivre les lieux de son enfance : l'univers de la Porte de Clignancourt et des Puces, des fortifs et de la zone, de Saint-Ouen, de la Butte Montmartre.

 


Patrick Modiano

 "Je revois encore la lumière de la bouche du métro Simplon et, presque en face, celle de l'entrée du cinéma Ornano 43 (...) Je suis allé quelquefois au cinéma, boulevard Ornano (...) J'ai appris plus tard que l'Ornano 43 était un très ancien cinéma. On l'avait reconstruit au cours des années trente, en lui donnant une allure de paquebot. Je suis retourné dans ces parages au mois de mai 1996. Un magasin a remplacé le cinéma." (Dora Bruder - 1997)

 

L'histoire de Dora Bruder a  de toute évidence inspiré un autre livre de Patrick Modiano, Voyage de Noce, pourtant paru sept ans plus tôt. On y retrouve la fugue d'une jeune fille, Ingrid, pendant l'occupation allemande.

 

« Elle n'avait plus beaucoup de temps devant elle pour rejoindre son père dans l'hôtel du boulevard Ornano où ils habitaient depuis le début de l'automne : ce soir le couvre-feu commencerait à six heures dans tout l'arrondissement, à cause de l'attentat de la veille, rue Championnet, contre des soldats allemands (...) Elle n'est pas descendue à Simplon comme d'habitude mais à Barbès-Rochechouard. Il était cinq heure et demie. Elle préférait marcher à l'air libre jusqu'à l'hôtel. »

 

Ingrid ne rejoindra jamais son père à cet hôtel du boulevard Ornano. Mais contrairement à Dora Bruder, déportée à Auschwitz, elle survivra. Des années plus tard, elle montrera au narrateur la petite annonce que son père avait fait passer dans un « journal du soir » :

 

« On recherche une jeune fille, Ingrid Teyrsen, seize ans, 1,60 m, visage ovale, yeux gris, manteau sport brun, pull-over bleu clair, jupe et chapeau beiges, chaussures de sport noires. Adresser toutes indications à M. Teyrsen, 39 bis, boulevard Ornano, Paris. »

 

Quelques temps après la publication de cette annonce, des policiers étaient venus chercher son père à l'hôtel ... Une annonce presque en tout point semblable à l'avis de recherche que le père de Dora Bruder fit paraître le 31 décembre 1941 dans Paris-Soir :

 

"On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris."

 

Au début des années 1960, le narrateur de Voyage de Noces revient dans le quartier mais le cinéma Ornano 43 n'existe plus.

 

« Et voilà maintenant que j'arrive devant ce cinéma que l'on a transformé en magasin. De l'autre côté de la rue, l'hôtel où habitait Ingrid avec son père n'est plus un hôtel mais un immeuble comme tous les autres. Le café du rez-de-chaussée (...) n'existe plus. »

 

Voir aussi une passionnante enquête sur "Dora Bruder : personnage fictif ou personne réelle", où l'on parle du quartier Clignancourt, sur :

 http://www.stir.ac.uk/departments/arts/french/dora_bruder/index.htm

 


Antoine de Saint-Exupéry

L'ancien hôtel Titania (hôtel IBIS)

Un souvenir de jeunesse de Saint-Exupéry

70 bis, boulevard Ornano

 

L'ex-hôtel Titania a été rénové en 2000 pour donner place à un hôtel de la chaîne IBIS. Si les carreaux de faïence qui garnissaient une partie du rez-de-chaussée de la façade de ce remarquable immeuble art déco ont hélas été déposés, les magnifiques mosaïques qui ornent notamment les bow-windows ont fort heureusement été préservées.

 

L'écrivain Antoine de Saint-Exupéry a vécu au Titania entre 1924 et 1926 de façon discontinue. Il était alors représentant pour le compte du fabricant de camions Saurer et sillonnait le centre de la France. Saint-Ex, qui partageait une chambre avec un de ses amis, Jean Escot, s'était sans doute installé boulevard Ornano par manque d'argent. Dans les « Lettres à sa mère » (Editions Folio Gallimard), il évoque ces moments difficiles, le retour triste dans sa chambre à l'hôtel et le dégoût que lui inspire son logement :

 

« Paris, 70 bis boulevard Ornano, 1923

"Ma petite maman,

Je vis tristement dans un sombre petit hôtel, 70 bis boulevard d'Ornano. Ce n'est guère amusant. Par dessus le marché il fait un temps sinistre. Tout cela serait vraiment lugubre (...) Mon hôtel (...) me dégoûte trop et je ne sais comment me loger. »

 

« Paris, 70 bis bis boulevard Ornano, 1923

"(...)

Ma toute petite maman, viendrez-vous loger avec moi à Paris quand je serai un Monsieur important ? Ma chambre est si triste et je n'ai pas le courage de séparer mes cols et mes chaussures ... »

 

Saint-Exupéry habitait dans la chambre 712, au 7e étage, avec vue sur le Sacré-Cœur ; cette chambre était-elle aussi lugubre qu'il le dit ?

 

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