On ne verra plus ... |
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On ne verra plus M. Joseph Ferré ouvrir le Comptoir Championnet.Il a baissé définitivement le rideau de fer de son magasin de composants électroniques pour postes de radio et de télévision, 14, rue Championnet, le 26 septembre 2002 pour prendre sa retraite, à 72 ans. Avec lui, c'est une partie de la mémoire du quartier Amiraux-Simplon qui s'en est allée. |
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Originaire de Saint-Girons, en Ariège, dont il a gardé l'accent et les « r » roulés, il était arrivé dans le quartier en novembre 1954. « A Saint-Girons, j'étais apprenti dans un magasin de cycles, motos et radios. Comme tout jeune qui cherche un peu l'aventure, après l'armée je suis monté à Paris. J'avais 24 ans », raconte-t-il. « Ce magasin avait été ouvert en 1947 et s'appelait `La mine d'or'. Ensuite, c'est devenu `Révov'radio' et à mon arrivée ça s'est appelé `comptoir Championnet'. J'étais associé avec quelqu'un de mon village, dont le père était garde républicain à Paris. » Cet associé est décédé en 1986. « On construisait des postes de radio. On faisait la réparation des haut-parleurs et des transformateurs d'alimentation. On fabriquait les postes et on les vendait en kit et en ordre de marche. Au début, notre spécialité c'était la vente de composants. Par la suite, on a fait du service après vente, à partir des années 1980. On travaillait aussi avec les entreprises, dont la SNCF à côté, la RATP ; on avait pas mal de boîtes. » Selon lui, il n'y a plus que cinq magasins comme le sien à Paris - plus que quatre quand il aura fermé, car c'est une entreprise de nettoyage qui s'installera à sa place. « On était une trentaine dans les années 1955-60 », se souvient-il.
Joseph Ferré dans son magasin, quelques jours avant la fermeture définitive « En 1954, les immeubles qui sont en face c'était des jardins. Le 17 a été racheté par Cartier pour le personnel de la bijouterie - on l'appelait l'immeuble des bijoutiers. L'immeuble du 15, c'était un jardin ; c'est une aile de l'école qui est venu se construire. On a trouvé une bombe de 300 kg (des bombardements de la seconde guerre mondiale sur La Chapelle) en 1962 ou 64 ; ils nous avaient fait fermer les boutiques dans tout le coin au cas où il y aurait une explosion. « Jusqu'en 1956, il y avait une dame qui passait le matin pour vendre son lait dans la rue, avec un chariot et quatre bidons de lait. Elle avait une petite cloche. Les gens descendaient chercher son lait dans la rue. Le lait venait d'une ferme qu'elle avait à la porte des Poissonniers, avec une dizaine de vaches. A ce moment-là, c'était des terrains vagues, tout ça, c'était des prés entre l'avenue de Saint-Ouen jusqu'aux abords de la gare de la SNCF. Tout ce coin-là c'était à elle, c'était cette ferme, là où il y a le périphérique et le grand immeuble, juste à l'angle du périphérique. Les immeubles ont été construits en 1970-75. D'un jour à l'autre, cette dame a disparu. » « Le marchand de glace qui habitait rue du Roi d'Alger avait un percheron. Tous les matins, il fabriquait sa glace - il avait une machine à fabriquer les blocs de glace - et tous les matins, ou tous les deux jours, il passait dans la rue avec sa trompette en caoutchouc ; il appelait les gens qui descendaient chercher leurs blocs de glace ; il coupait les pains de glace en morceaux. Les enfants jouaient avec le percheron qui ne bronchait pas. » M. Ferré se souvient des ouvriers des ateliers de la RATP qui sortaient du travail par la rue Championnet, à cette époque - « Tous les jours on avait entre 1500 et 1800 ouvriers qui sortaient dans la rue ; ça a duré jusque vers l'année 1972, par-là. On les voyait courir avec leur sac ; ils partaient prendre leur métro. » Et d'égrener les souvenirs de voisins disparus. « Il y a eu l'imprimeur, il y avait le menuisier en face ; il y avait un boucher à côté, il y avait une droguerie à côté. A la place du square, il y avait les forges où a travaillé M. Eiffel - on en a d'ailleurs récupéré un morceau qui est resté longtemps. Il y avait la fabrique de caoutchouc Leroux. Là où il y la petite épicerie, à côté de la pizza, c'était une grande épicerie ancienne ... C'était plutôt des activités ouvrières et artisanales. C'était tous des provinciaux, qui habitaient dans le coin. Presque tous les cafés qu'il y avait dans le coin, c'était des Auvergnats. C'était des petits ouvriers et employés, aussi. Le marchand de journaux existait, le café-tabac existait, et puis il y avait les sœurs à côté ; ça n'a pas changé, ça. Les sœurs étaient là mais il n'y avait pas d'école privée à ce moment-là. L'activité a totalement changé. Quand je suis arrivé, il y avait nous qui avions une voiture et notre voisin, c'est tout ; il y avait deux ou trois voitures dans la rue sur 100 m. Actuellement, tout le monde à une voiture. » |
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« On peut dire que je n'ai gardé que de bons souvenirs », poursuit M. Ferré, pour qui les années 1960 ont été « les meilleures ». « Je crois que la meilleure époque, où on a travaillé le plus, chez nous, ça a été à partir de 1958, où la radio a bien démarré - le transistor. Le premier transistor a été fabriqué par Pigmy, 7, rue Ordener ; c'est là qu'était l'usine Pigmy. Le premier transistor est sorti de chez eux. Il y avait Philips mais Philips n'en vendait pas ; c'est eux qui en ont vendu les premiers. C'était le XVIIIe, où il y avait le plus de constructeurs de radios ; rue du Poteau, rue Clignancourt, rue des Poissonniers, rue Vauvenargue, nous ici - on en faisait aussi un peu ... » |
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L'ouvrier qui travaillait Joseph Ferré depuis 1986, Philippe, est parti à la retraite quelques semaines avant lui. M. Ferré entend partager sa retraite entre l'Ariège et Paris. « Je vais garder un pied à terre à côté du magasin. Je vais habiter à Saint-Girons pendant un, deux ou trois mois et puis je remonterai. A la saison d'hiver, je pense que je resterai à Paris ; j'y ai trop d'amis, je ne peux pas les quitter comme ça. » (Propos recueillis le 31 août 2002) |
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On ne verra plus Paul et Achille Kagan travailler côte à côte derrière la vitrine de leur atelier de fourrures du 105, rue du Mont-Cenis, d'où ils ont vu passer pendant 65 ans toute l'histoire de ce coin du XVIIIe arrondissement - image si familière qu'elle faisait elle-même partie de la vie des habitants du quartier. |
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Achille est mort en septembre 2002 et Paul a fermé définitivement en décembre de la même année le magasin où ils étaient installés depuis 1937. C'est le patron du café voisin qui a repris le magasin pour s'agrandir et créer une salle de restaurant. Paul Kagan fêtera ses 94 ans le 24 mars 2004. Bonne retraite, M. Kagan ! |
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Nous avons rencontré Paul Kagan le 1er octobre 2002, après la mort de son frère, qui l’a décidé à baisser définitivement le rideau de fer de son atelier-magasin. « Mon frère avait deux ans de moins que moi et on était considéré comme deux jumeaux », raconte-t-il. « Mes parents étaient des Juifs russes d’origine Kazakh. Ma mère était du côté de Vilna, mon père du côté de Minsk. Ils sont venus en France en 1904, au moment de la guerre russo-japonaise. Ils se sont connus ici et se sont mariés. » Paul est né à Paris le 24 mars 1910. « J’ai vécu au 49, rue Championnet jusqu’à mon service militaire en 1931. » Cette année-là, il part à Orléans, dans la cavalerie. Quand il revient un an plus tard, ses parents ont déménagé et quitté la rue Championnet. Lui-même ne vivra plus de ce côté-là du boulevard Ornano, mais il restera fidèle à cette partie du XVIIIe. « Je ne suis jamais parti du quartier ; je suis parti de la rue Championnet en 1931, ce n’est pas pareil », souligne-t-il. « J’ai passé mon enfance dans le XVIIIe arrondissement, sur la butte, sur la place du Tertre. J’ai connu la place du Tertre quand il n’y avait pas tous ces gars qui viennent faire des photos ou des tableaux. » Il a aussi connu Poulbot. « C’était un homme exceptionnel ; il avait été blessé à la guerre de 1914 et il se consacrait aux enfants ; j’avais chez moi toute une collection de Poulbot, qui m’a été volée par les Allemands pendant l’occupation ; Poulbot organisait sur la butte des concours pour les enfants du XVIIIe ; ça c’était dans les années 1920. J’ai passé mon enfance là-haut, sur la butte. J’ai vu construire le square Saint-Pierre ; avant, c’était un terrain vague. Il y avait une atmosphère beaucoup plus simple que maintenant ; les gens se fréquentaient davantage ; il n’y avait pas la télé ; il n’y avait pas beaucoup de radios et les gens se connaissaient mieux. »
Paul Kagan devant son magasin, quelques jours avant la fermeture définitive
Avant son déménagement, la famille Kagan habitait non loin des actuels ateliers de la RATP. « Beaucoup de gens y travaillaient ; c’était très mouvementé à l’heure des repas de midi ; la rue était noire de monde ; ils sortaient tous en même temps pour aller manger dans le coin », se souvient Paul Kagan. « J’ai connu cette partie de la rue Championnet avec des gros pavés ; quand les autobus, qui avaient des pneus plats, à l’époque, rentraient, ça faisait un bruit ! Il y avait des gens qui passaient avec des poussettes et qui criaient : ‘J’ai du bon fromage au lait !’ ; ‘Venez m’acheter mon fromage !’ Et puis il y en avait d’autres qui criaient : ‘Marchand d’habits !’ A l’époque, il y avait tous ces brocanteurs qui venaient dans les rues de Paris et là, dans ce coin, il y en avait beaucoup. Et puis il s’est créé des commerces qui n’existaient pas avant. Les boutiques existaient mais elles n’étaient pas agencées comme c’est devenu. C’était plus village, moins urbain. » A l’école, Paul est un élève très brillant, remarqué par ses instituteurs. Il se souvient être allé dans une école « au coin de la rue du Simplon » - « C’était un vieil immeuble et une école communale ; à dix ans et demi j’étais dans la classe du certificat d’études, pour vous dire que j’étais en avance ; mais on ne m’a pas présenté ; à l’époque, on ne pouvait pas présenter un enfant à dix ans et demi. » « Je n’ai pas été au collège. De là, j’ai été à l’école au 7, rue Championnet ; il y avait à l’époque un cours supérieur A, après le certificat d’études ; c’était au niveau de la cinquième ou de la quatrième ; on avait un maître remarquable qui s’appelait M. Chevrier ; on travaillait l’algèbre ; il y avait un examen pour entrer à Colbert, à Turgot ou à Chaptal. J’ai été reçu dixième sur 200 ; c’est là que j’ai arrêté. J’ai passé le certificat d’études après. » Après le certificat d’études, il aurait bien aimé poursuivre une « carrière intellectuelle » (plus tard, il suivra des cours du soir). « Je voulais monter beaucoup plus haut, beaucoup de choses m’inspiraient, en particulier la médecine, les sciences, et des gens sont venus chez mes parents dire qu’ils voulaient bien me prendre en charge, en tutelle en quelque sorte, pour me faire poursuivre des études. Mais j’étais l’aîné de cinq enfants. » Ses parents insistent pour qu’il apprenne un métier. « A l’époque, on apprenait un métier, les enfants apprenaient un métier. Il y avait toutes sortes de manières d’apprendre un métier. Et on m’a dit, qu’est-ce que tu veux apprendre comme métier ? J’ai dit, je m’en fous, je veux n’importe quel métier, je veux poursuivre des études, c’est surtout ça que je veux. Et puis un beau matin, j’avais 13 ans et demi, une dame est venue chez mes parents. Son fils était fourreur et cherchait un apprenti. Et c’est comme ça que je suis entré dans le milieu de la fourrure, sans goût particulier. J’ai travaillé six à huit mois chez cet homme, du côté des Buttes Chaumont ; j’étais exploité ; il m’utilisait pour faire des courses et lui-même n’était pas un bon fourreur ; je me rendais compte que je n’apprenais rien. Jusqu’au jour où mes parents ont décidé qu’il fallait que je m’en aille. Je me suis cherché une place et j’ai trouvé une maison du côté de la porte Saint-Denis, où on m’a embauché à cinq francs par jour (avant j’avais trois francs par jour) et où je suis resté pendant quatre ans pour apprendre le métier. »
Paul Kagan dans son atelier
« Je suis devenu un bon fourreur, qui gagnait mieux que les autres, qui travaillait à l’extérieur, chez les patrons. A l’époque, un ouvrier fourreur, lorsqu’il gagnait 50 francs par jour, c’était pas mal payé, et moi je gagnais 65 francs par jour, pour vous dire la différence. » « J’ai travaillé chez un patron jusqu’à mon service militaire. J’ai fait entrer mon frère dans cette maison, comme fourreur également. Après mon service militaire, mon patron m’a repris pour six mois. Et puis après, il m’a dit qu’il ne pouvait plus me garder. Alors je me suis cherché du travail et comme je n’en ai pas trouvé, j’ai décidé de m’installer à mon compte. J’ai trouvé un atelier par une parente dans la rue de la Goutte d’Or, qui était à l’époque un quartier très paisible. L’atelier était dans une vieille maison qui a été abattue depuis. On a travaillé comme ça pour le compte de maisons de fourrure pendant quatre ans. » « Mon frère était parti faire son service militaire après moi - il avait deux ans de moins que moi. Quand il est revenu, on est venu ici le 1er octobre 1937. On n’est pas reparti ; ça nous plaisait comme emplacement, c’était à proximité de nos parents. Mon frère a travaillé avec moi jusqu’à son dernier jour. Et voilà, c’est comme ça qu’on a vécu ici. Tous les gens me connaissent, ils tapent au carreau ou ils viennent me voir pour me dire bonjour. » En 1937, il y avait encore à Paris beaucoup de charrettes tirées par des chevaux, et un forgeron-maréchal-ferrant rue du Mont-Cenis – au numéro 84, se souvient Paul Kagan. « Il y avait une cour et sur le côté de la cour, des petites voitures, des poussettes, qu’on louait. On venait voir le maréchal-ferrant pour toutes sortes de travaux », raconte-t-il. « Il y avait des voitures avec des chevaux qui faisaient les livraisons ; ça marchait très bien. » « A l’époque, c’était très village ; les gens, le soir, par beau temps, sortaient sur le pas de la porte avec leur chaise et parlaient avec les passants ou les voisins. C’était très reposant comme atmosphère. » Un des commerces les plus anciens de la rue était le chausseur Daumy, à l’angle des rues du Mont-Cenis et Duhesme, qui a aussi fermé en 2002. « C’était certainement la boutique la plus ancienne du quartier. C’est le fils qui vient de partir mais moi j’ai connu les parents et les grands-parents, qui avaient déjà ce magasin de chaussures. Les grands-parents comptaient parmi les notables du coin. Un tas d’immeubles n’existaient pas ; eux étaient propriétaires d’une partie des terrains. Ça s’est construit petit à petit », raconte Paul Kagan. Avant Paul et Achille Kagan - c’est-à-dire avant 1937 - c’était une couturière et son mari horloger-bijoutier qui occupait leur local. La couturière était du côté atelier et l’horloger-bijoutier du côté magasin. « Le mari est mort. Elle a gardé la boutique ; elle a habité ici jusqu’au jour où elle s’est trouvé un logement rue Custine. Nous avons appris qu’elle voulait s’en aller et c’est comme ça qu’on s’est installé ici. »
Paul Kagan le jour de l'interview
A la déclaration de guerre, en septembre 1939, Achille est immédiatement mobilisé et part pour Dijon ; Paul n’est mobilisé que six jours plus tard. Il part pour Orléans. « Quand je suis arrivé là-bas, j’étais en blouson, avec une culotte de golf. Il n’y avait pas de vêtement ; il n’y avait rien. J’ai retrouvé des copains d’avant ; ça faisait plaisir de se retrouver, c’était la guerre mais on était content de se retrouver. Un jour, j’apprends que le maître tailleur recherchait des gens pour l’aider, à cause de l’afflux des réservistes et des mobilisés. Il m’a confié un atelier, dans lequel il y avait trois personnes, trois femmes, qui faisaient surtout des réparations. J’avais une vie somme toute paisible mais j’étais surtout inquiet parce que je savais que la guerre se déroulerait d’une autre manière. » Le 13 mai 1940, c’est la percée de Sedan. Le 16 mai, le futur général Charles de Gaulle, qui n’est encore que colonel, s’oppose pendant une journée à l’avancée allemande, à la tête de la 4e division cuirassée, à Montcornet. En vain. Paul Kagan fait alors partie d’une unité de reconnaissance pour les chars. « On a été exposé de manière continuelle, matin, midi et soir, la nuit, tout le temps », raconte-t-il. Son escadron monte jusque dans l’Aisne. « En route, j’ai bien vu que la situation s’était aggravée ; des habitantes venaient au devant de nous avec des provisions, des boissons, avec des larmes plein les yeux ; on essayait de nous tranquilliser mais nous on voyait qu’il y avait des voitures qui revenaient avec des blessés. On n’a pas pu arriver à Sedan ; on a été bloqué entre Sedan et Laon ; et puis on a continué notre progression plus au nord ; Moncornet était tout à côté … » Il échappe de peu à la capture lors d’un accrochage avec des Allemands. Il est récupéré par des militaires français fuyant Montcornet. « Quand on a fait le compte, les trois quarts des gens avec nous avaient disparu. Sur mon escadron, sur les 250, on est revenu à quatre survivants ; c’était celui qui avait le plus souffert. Je n’ai pas été fait prisonnier ; j’ai eu droit à une croix de guerre. » Il est alors attaché au service d’un colonel, dont l’unité participe aux combats dans les secteurs d’Amiens, Abbeville, Compiègne et Beauvais – « J’ai traversé avec mon groupe Beauvais en flammes ; je ne pensais pas du tout qu’on allait sortir vivants de Beauvais. Deux torpilles sont tombées près de nous, à 20 mètres ; elles n’ont pas explosé ; une chance. Enfin on a échoué sur la Loire, on a traversé la Loire près de Blois. J’ai fini la guerre en Corrèze. J’avais un frère qui s’était réfugié là après maintes tribulations. J’ai été le retrouver et je suis resté avec lui pendant un mois. Et au bout d’un mois, on est revenu en vélo, tous les deux, de la Corrèze, à Paris. » Très vite, les occupants allemands et le gouvernement de Vichy mettent en oeuvre des mesures discriminatoires contre les Juifs, qui aboutiront en 1942 aux rafles systématiques et aux déportations. « Quand j’ai vu que ça s’intensifiait, j’ai dit on ne peut plus rester, il faut s’en aller d’ici ; nous sommes allés dans le Limousin », se souvient Paul Kagan. La famille Kagan échappe ainsi à la rafle du Vel d’hiv, le 16 juillet 1942. « Mon frère Achille était parti d’ici le premier, en 1941 ; moi, le 15 mai 1942. Il avait été décidé que tous les Juifs devaient porter l’étoile jaune ; quand j’ai appris ça, j’ai dit, moi je suis toujours en infraction ; je vis d’une manière dangereuse ; j’étais tout le temps pris dans des situations délicates ; je m’en tirais bien mais je me suis dit que je ne pourrais plus continuer comme ça ; et le 15 mai 1942, j’ai quitté Paris. » « J’avais dit à ma mère, à mon plus jeune frère et à ma soeur, dont le mari était prisonnier, le jour où je vous dirai de partir, il faudra partir, sinon je viens vous chercher. Ma mère avait peur que je vienne les chercher, elle savait le risque que je prenais. Les femmes, encore, à cette époque, avait une petite chance de se faufiler ; les hommes en avaient de moins en moins. Alors ça a été comme ça jusque vers le 10 juillet. Je savais qu’il allait se produire quelque chose dans Paris mais quoi, je ne savais pas exactement. Vers le 10 juillet, j’ai fait savoir à ma mère qu’il fallait qu’elle vienne nous rejoindre et j’avais une bonne amie qui s’est chargée de les accompagner, et tout le monde s’est retrouvé en Charente, dans un petit bled où ma belle-soeur était institutrice. » Achille travaille alors chez son beau-père, propriétaire d’une scierie. « On pensait qu’on finirait la guerre là-bas tranquillement, jusqu’au jour où un gendarme est venu arrêter mon frère parce qu’il ne portait pas l’étoile. Achille a dit au gendarme, ‘mais pourquoi vous ne portez pas l’étoile, vous ?’ ça a fait du ramdam. Mon frère est venu tout de suite nous prévenir et on est parti. C’était à la fin du mois de juillet, après la rafle. » « Nous avons erré dans la nature pendant deux jours et deux nuits. Ma belle-sœur a été voir le pasteur du coin. Il nous a trouvé trois gars qui nous ont fait passer la ligne de démarcation. On est passé en zone libre le jour de l’anniversaire de mon père, le 31 juillet 1942. Et puis, de fil en aiguille, nous avons échoué dans le Limousin. Et nous avons passé le reste de la guerre dans le Limousin, où je suis devenu bûcheron, puis ouvrier agricole. » Le village s’appelait La Borderie, à la limite de la Charente, de la Haute-Vienne et de la Dordogne. « On a eu de la chance. On était toujours prévenu à temps de tout ce qui se passait. En juin 1944, quand les Allemands on fait le coup d’Oradour-sur-Glane, j’étais dans le coin ; j’ai été prévenu par téléphone qu’il ne fallait pas rester à la maison parce qu’on ne savait pas exactement ce qui s’était passé ; j’ai couché plusieurs nuits avec mes frères dans la forêt. »
Paul Kagan et son fils (derrière la vitrine)
« Quand j’ai entendu que Paris était libérée, j’ai pris mon vélo et je suis revenu ; j’ai récupéré la boutique. La boutique était resté fermée, personne n’avait mis la main dessus ; les vitres étaient cassées mais le store était resté baissé. L’appartement que j’ai à côté, rue André-Messager, avait été vidé ; il n’y avait plus rien, même plus un bouton électrique ; j’avais des bouquins et tout ce que mes parents avaient amassé pendant toute une vie ; tout ça avait disparu. » « Mes frères m’ont rejoint, ma soeur est revenue ; elle n’avait plus son appartement ; mon beau-frère était encore en captivité et il est rentré en 1945. L’appartement à été libéré ; il n’y avait plus de mobilier mais ils ont réintégré leur logis. J’ai repris le travail en octobre 1944 ; on a remonté l’atelier, on a travaillé tout de suite ; il le fallait ; on n’avait plus le sou. » Un copain prête 5.000 francs à Paul Kagan – « Il me sauvait ; comme ça on a pu redémarrer et j’ai dit à mes parents de rester encore un an dans le Limousin ; ils sont revenus en 1945 ; et puis nous, on a continué à travailler jusqu’à maintenant. » Paul Kagan n’a pas entendu parler de Dora Bruder, dont Patrick Modiano raconte l’histoire. « La gardienne du 41 boulevard Ornano (l’immeuble où a habité Dora, selon Modiano) a été cliente chez moi. C’était un hôtel », indique-t-il cependant. Quant au quartier, les principaux changements avaient eu lieu avant la guerre, précise-t-il. « Le forgeron, ici, avait disparu ; les commerçants avaient changé. Le bombardement (de La Chapelle, à la fin de la guerre) a été très important ; au coin de la rue du Simplon, là où il y a les soeurs, c’était un ébéniste qui s’appelait Guerre (et qui s’installera au 143, rue de Clignancourt). Il avait une importante affaire mais ça a été complètement détruit ; c’est le clergé qui a remonté le bâtiment, après la guerre. » Selon Paul Kagan, le bombardement avait provoqué une « grande ouverture » sur le boulevard ; « on voyait les rames du métro en bas. Et dans la rue Duhesme, sur le trottoir de droite, plusieurs maisons ont été complètement démolies ; les gens ont été tués dans leur sommeil. » A la place du tapissier, en face du 105 rue du Mont-Cenis, il y avait avant-guerre un cordonnier « remarquable », qui faisait « des ressemelages cousus main extraordinaires ». « La population du quartier était mélangée. Il y avait une partie ouvrière et une autre partie bourgeoise », se souvient encore Paul Kagan. « Par exemple, tout ce qui tournait autour du square Clignancourt c’était plutôt bourgeois ; si on allait plus sur la porte de Clignancourt, c’était plus ouvrier. » Paul Kagan a longtemps fait beaucoup de sport – rugby (il avait encore de vieilles photographies jaunies de son équipe collées sur un pilier de soutènement de son atelier), vélo, natation … Il s’est marié après la guerre - « Je me suis marié tardivement parce que je ne voulais pas me marier avant 30 ans. La guerre est arrivée, j’avais 29 ans et demi ; je ne pouvais donc pas envisager pendant la guerre de me marier ». Il a eu un seul enfant, son fils kinésithérapeute, toujours en activité, dont le cabinet est voisin de l'ancien atelier de fourrures. |
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